Audrey
Duchet-Caillas
ou la vie
en plein vol

J’ai devant les yeux un visage hallucinant, un visage composé de morceaux d’espace ou plus exactement, l’expression d’un visage qui n’a que cela à montrer, un instant d’excès : une expression très marquante mais sans identité particulière. D’identité, il en eut forcément une ce visage, mais la peinture l’a ignorée car il n’était pas important que ce visage pût être identifié en tant que visage de telle ou telle personne mais en tant qu’expression ou simple état possible du visage humain. Mais alors pourquoi cette expression plutôt qu’une autre, sinon parce que dans son excès, celle-ci a la capacité de frapper l’ attention. Le choix du traitement n’est donc pas innocent. Pour provoquer une émotion révélatrice, Audrey Duchet-Caillas a choisi de montrer un aspect particulier du visage humain. S’il fallait absolument classer la peinture de A.D.C dans une catégorie, on pourrait dire alors qu’elle réalise une peinture possédant les caractères d’une vision extraordinaire.

Extraordinaire ne signifie pas fantastique, car c’est bien notre monde qu’elle peint, pas les chimères qui apprivoisent notre terreur cosmique. Chaque peintre possède une capacité de saisie particulière qui sur la toile devient le signe emblématique de sa vision. Le signe de Audrey, son style, c’est la vitesse de saisie. Quant à la peinture proprement dite et ses techniques, elles sont sommées d’obéir à quelqu’un qui ne prend le temps de s’attarder ni aux rêves ni aux détails. Pour Audrey Duchet-Caillas, il s’agit beaucoup moins de représenter une réalité que de saisir au vol quelque chose qui pourrait bien ressembler à la chute d’un Icare qui regarderait le sol se rapprocher comme une fatalité comique et en tout cas à dépasser, fût-ce au prix énorme de la vie.

Il me semble depuis longtemps que cette femme se rit du réel avec une gravité dont sa peinture est une sorte d’écho. Les collages-messages qui viennent ici et là maculer la surface de ses tableaux soulignent clairement quelle sorte de rapport Audrey Duchet-Caillas entretient avec les couleurs et la toile. Une histoire se raconte-là qui serait comme le journal en images d’un quotidien qui ne se la joue pas, qui expose aussi bien ses manques que ses réussites et qui s’installe comme une façon de marcher au 21 ème siècle. Et sans doute est-ce parce qu’aujourd’hui toute marche supposée paisible s’apparente en réalité à un exploit de funambule que Audrey Duchet-Caillas réussit son pari : tirer notre regard vers ce qui à tout instant nous échappe entre l’œil et l’air.

Claude Margat le 7-Nov. 2013